Synergie de la théologie et de la science ( catéchèse )
Introduction
Synergie de la Théologie et de la Science
« Tout don et tout bien, comme toute gratification et tout accomplissement, sont d’en haut et descendent du Père des lumières, en qui il n’est ni hésitation ni ombre due au changement » (Jacques 1, 17). Tout ce qui est vrai, bon et beau a sa source dans le Père céleste, et tout don trouve en lui sa perfection. Le savant est celui qui a reçu de Dieu la grâce de chercher la vérité, comme l’artiste est celui à qui a été fait le don d’aimer la beauté, et comme le juste est inspiré pour le bien. Le Père céleste bénit tout artisan de vérité et de bien et Il se reconnaît en lui. L’Eglise voit dans la démarche scientifique l’œuvre du saint Esprit dans son monde et la reconnaît dans sa cohérence avec le Verbe incarné et sa sagesse.
Pour cette raison, la théologie se réjouit des recherches, des découvertes et des réalisations du travail scientifique, qui veut toujours établir une vérité, pour le bien des humains et pour celui de la création entière. Dès le Paradis, le Seigneur a confié à Adam la responsabilité royale à l’égard de la création et Il lui a inspiré de nommer les créatures, et de les lui présenter (Genèse 2, 19-20) : ceci fonde la démarche de connaissance des êtres visibles et invisibles ; c’est également le fondement divin de la responsabilité du savant devant le Souverain de l’univers, le Père, l’Esprit et le Logos de tous les êtres visibles et invisibles. Le théologien a pour mission de dévoiler, d’approfondir et de rappeler sans cesse ce que le Seigneur révèle de lui-même, de l’être humain et de la création toute entière ; sa place auprès du savant consiste à témoigner devant Dieu et devant les humains de tout ce que celui-ci trouve et fait de vrai et de bien. Le théologien témoigne en faveur du savant, et de toute personne qui peine pour la justice et pour la vérité dont elle a soif (cf. Matthieu 5, 6).
L’Eglise est la présence sacramentelle du Logos, incarné dans son monde et invisiblement présent à sa tête jusqu’à la fin des temps (Matthieu 28, 20). En elle agit l’Esprit qui vient de l’unique source paternelle, Celui qui inspire la contemplation et la recherche des « raisons » (logoi) des créatures. La rationalité créée qu’exerce par sa pensée le savant converge continuellement avec la rationalité profonde de la créature, imprégnée des « raisons » qu’imprime en elle, dès la création et de façon continuelle, le divin Logos, Unique engendré du Père. C’est pourquoi l’Eglise rend hommage au travail scientifique : elle le voit inspiré par l’Esprit, en particulier en toute activité de découverte, d’invention et d’application. Son peuple saint, auquel appartiennent ceux qui ont reçu le charisme de la divine théologie, a pour ministère d’exercer le discernement, et de reconnaître la cohérence de la recherche et de l’établissement de la vérité scientifique avec la profondeur de la sagesse divine.
Les savants, chercheurs et découvreurs des raisons des choses, sont inspirés, en cette part si fine de l’intelligence que les saints Pères appellent le « nous », faculté intuitive de l’esprit et de l’intelligence humaines, dont a parlé Blaise Pascal dans ses Pensées, souvent si proche des saints Pères. C’est par l’inspiration de l’Esprit Dieu, que les savants font les découvertes qui les honorent, et qui honorent la Raison divine incréée, sans commencement, coéternelle au Père qui la conçoit ineffablement. Dans la personne divine du Christ sauveur, la raison humaine est unie à la raison divine, à cause de l’Incarnation : le Logos, le Dieu-Homme, unit en lui tout le divin à tout l’humain. A cause de l’humanisation divinisante du Verbe, le divin et l’humain ne sont plus en conflit : ils sont unis sans aucune confusion, dans une sublime unité-distinction, qui préserve et accomplit, en la transfigurant, toute la dignité de la pensée humaine. L’intelligence humaine du Christ est divinisée ; son intelligence divine est humanisée. L’activité scientifique et l’activité théologique sont, non antagonistes, mais synergiques.
Ni sectaire, ni totalitaire, ni dominatrice, ni jalouse du bien accompli par autrui, sans monopole gnoséologique, la théologie, qui ne prétend pas avoir réponse à tout ou être compétente là où elle ne l’est pas, se réjouit de l’activité scientifique si noble et si utile, et elle rend grâces à Dieu pour elle. Le sacerdoce ecclésial élève tous les jours les mains vers le Créateur en l’invoquant et le remerciant pour tout exercice noble et désintéressé de la faculté humaine de connaître. Les saints Pères, comme saint Basile le Grand (Hexaméron), saint Grégoire de Nazianze (Discours théologiques), saint Grégoire de Nysse (Création de l’Homme), saint Maxime le Confesseur (Ambigua et Questions à Thalassios : à lire absolument en notre grand 21ème siècle !), et les théologiens de la pensée néo patristique contemporaine, comme le grand Dumitru Stàniloae (Théologie dogmatique), ont cultivé une attitude d’honnêteté intellectuelle, de sincère curiosité, de juste information, à l’égard de la pensée scientifique de leur temps. Ils ne faisaient pas de concordisme, ils étaient sans esprit de domination à l’égard du monde et de sa culture, mais ils se réjouissaient des convergences et des cohérences entre leur propre réflexion prophétique fondée sur la Révélation – auto découverte et invention de Dieu - et l’apport des chercheurs de vérité et des inventeurs.
L’Eglise est appelée, au cours de sa supplication et sa louange liturgiques, à prier sans cesse pour les savants, afin que l’Esprit les inspire toujours pour le bien ; elle intercède pour le pardon des fautes qu’ils ont pu commettre en pensée ou en actes, pour le repos et pour le salut des grands savants endormis après une vie de sacrifice et de labeur au service d’une recherche et de l’établissement d’une vérité fût-elle provisoire. Nous devons penser à intercéder fréquemment pour les chercheurs, pour les biologistes, les médecins, pour toute personne engagée loyalement dans une activité de type scientifique.
Croyants ou non, les savants sont l’objet de la faveur divine et de l’intercession ou de l’action de grâce de l’Eglise, car le Seigneur déverse sa bénédiction et son amour pour les humains sur les uns et sur les autres. Certes, un savant croyant travaillera avec l’aide consciente de Dieu, auquel sans cesse il demandera d’éclairer son intelligence et de le garder de tout faux pas dans sa méthode, sans ses investigations et dans les vérités qu’il cherche à établir. Ce n’est pas sans ascèse, sans le jeûne et sans la prière que devrait s’exercer la démarche scientifique afin de préparer le terrain intellectuel à la grâce incréée qui le fécondera et d’obtenir de Dieu la purification de l’intelligence. Mais le chercheur, le physicien, le biologiste, le mathématicien non croyants, capables toutefois d’honnêteté intellectuelle, se verront aidés et soutenus par le Seigneur : saint Maxime le Confesseur dit que les énergies incréées activent les énergies créées. C’est grâce à la synergie de l’humain et du divin que progresse et que s’accomplit l’œuvre humaine, jouissant ainsi d’un statut divino humain. La pensée humaine, dans les énergies qu’elle mobilise pour établir la vérité, est stimulée et éclairée par le Logos et par l’Esprit. Elle n’en est pas privée, car de son monde et de la communauté humaine, le Seigneur n’est pas absent : Il y est activement présent par ses énergies et ses raisons, dans un infini et divin respect pour sa créature. Le Seigneur a montré qu’Il est capable de s’étonner de la créativité de l’être humain créé à son image (Matthieu 8, 10): Il admire la foi de l’a personne humaine ; et Il s’émerveille également de son amour de la vérité et de la justesse.
A l’Eglise, nous l’avons dit, appartient également le charisme du discernement. Elle a la liberté d’évaluer le résultat du travail scientifique, en le confrontant aux données révélées par le Logos. La Révélation, dans la sainte Bible et dans la Tradition ecclésiale, se propose comme critère de discernement. Bien sûr, ce critère doit être accepté dans la foi, et le savant croyant éclaire son propre jugement à la justesse des jugements du Créateur, à la bénédiction de ses pères spirituels et notamment de l’Evêque. Le savant non croyant n’a peut-être que faire de ce que Dieu pense de lui-même, de l’Homme et du monde, et de ce qu’un dieu hypothétique pour lui peut bien penser de son travail. Mais en toute honnêteté, il est capable de s’y intéresser, de s’y ouvrir, d’en être au moins curieux, et de se rendre ainsi disponible, toujours dans la synergie, à un fructueux dialogue avec la théologie. Quand la foi n’est pas encore donnée ou reçue, la bonne foi peut déjà surabonder !
Le Logos est la Tête de son Eglise, et Il fait d’elle à jamais la conscience vivante et inspirée de son monde. Il veut susciter au sein de ses membres des chercheurs et des savants compétents. Il encourage, par l’intercession de la Mère de Dieu et de tous les saints, particulièrement de ceux qui ont déjà œuvré dans ce sens, tout travail sérieux, méthodique, original, toute nouveauté qui édifie. Toute liberté est donnée, rappelle le grand penseur qu’est l’apôtre Paul ; mais tout n’édifie pas : l’Esprit que donne le Christ à ceux qui le reconnaissent comme Seigneur, propose que la liberté de la recherche scientifique soit exercée dans le sens de ce qui édifie. Un travail constructif peut être mené par les savants croyants avec leurs collègues agnostiques, car la vérité appartient à tous, elle est proposée à tous par Celui qui est le Dieu de tous, et tous la recherchent avec une intelligence honnête. Nous parlons de cette belle vérité, la vérité divine, qui assume la vérité scientifique – la vérité du monde actuel et à venir, de la société et de la création tout entière dont saint Maxime s’est fait le chantre dans ses grandes pages cosmologiques. Les saints Pères n’opposent pas : ils discernent, et ils conduisent au Verbe toute pensée humaine et tout fruit de la démarche humaine de connaissance. Car le Logos est le Roc auquel son confrontées toute parcelle de vérité, toute théorie et toute technique, et tout produit de la culture.
Et le Logos « revient avec gloire pour juger les vivants et les morts », confesse la foi de l’Eglise théologienne et prophétique. Toute pensée humaine, et d’ailleurs toute entreprise humaine – les pensées et les actes – seront exposées à la lumière parfaite de la vérité divine. « Venez les bénis de mon Père » (Matthieu 25, 34), est la parole qu’entendront les esprits scientifiques de tout bord : les savants, croyants et non croyants, rendront compte de leurs pensées, de leurs théories, des techniques qu’ils auront élaborées, de l’usage qui en aura été fait. « Ce que vous avez fait au plus petit, c’est à moi, le Verbe Dieu, que vous l’aurez fait ». Ce que le savant aura fait pour la plus petite parcelle des créatures, pour l’atome, pour ces particules infimes que pressent la pensée physique par exemple, pour ces étoiles qu’on n’a jamais vues et qui ne sont connues que mathématiquement, c’est au Logos, à la Raison divine à jamais incarnée qu’il l’aura fait : derrière chaque particule, derrière chaque énergie créée du cosmos, siège un logos du Logos et s’active une énergie de l’Esprit. Et ce sera également l’heure de reconnaître sincèrement les erreurs scientifiques ; ce sera l’heure du feu pour ceux qui auront perverti la science ou usé d’elle pour des desseins inhumains ou hostiles à la création. Ce sera l’heure, pour les théologiens ecclésiaux et pour tous les saints, comme ils l’auront fait en ce monde, d’intercéder pour leurs frères les scientifiques – non de les accabler ! La dimension eschatologique de l’œuvre scientifique est à annoncer. Les savants non croyants seront stupéfaits quand ils découvriront quelle Intelligence ils ont, sans le savoir, servie chaque fois qu’ils ont travaillé dans un esprit de vérité, dans le grand charisme de la pensée scientifique qu’est l’honnêteté intellectuelle.
La rencontre de la science et de la théologie n’est pas un antagonisme, une compétition ou une rivalité : elle est éventuellement une émulation pour la vérité ! Elle est surtout une synergie de la pensée humaine et de la pensée divine, dans le respect méthodologique des domaines, des « ordres » dont a écrit Blaise Pascal.
L’Esprit suscite en l’Eglise du Christ une mentalité de travail et d’approfondissement continuel, non seulement de la Révélation elle-même – Tradition orale et écrite -, mais encore des êtres, du cosmos et de ses lois données par le Créateur. Du point de vue théologique, les éléments du monde ne sont pas des choses ou des objets : ce sont, à proprement parler, des « créatures » ; elles relèvent du Créateur ; elles constituent, comme l’a développé Père Stàniloae, le sacrement du dialogue de la pensée créée et de la pensée éternelle de Dieu : matière, occasion de dialogue divino-humain ; pain et vin de l’amour, échange eucharistique de l’Homme et de Dieu en la personne divine du Dieu-Homme. L’Esprit veut inspirer une théologie de la culture et de la science ; Il veut promouvoir une classe de savants théologiens, ou de théologiens savants, compétents sur le terrain de la culture et de la science de leur temps, et nourris de toute la richesse de la contemplation biblique et ecclésiale : le savant théologien est en dialogue continuel avec le Seigneur, le Christ Logos fait chair. Il présente sacerdotalement la matière de ce monde au Créateur dans une grande épiclèse : Celui-ci la bénit, la consacre en sa propre chair et en son précieux sang ; et Il la lui rend, cette matière créée, transfigurée, par la grâce de l’Esprit.
Dans sa modernité, dans son actualisation continuelle par l’Esprit, la théologie de l’Eglise est appelée d’une part à tirer toutes les conséquences de la réalité de l’Incarnation du Logos, d’autre part à saluer avec gratitude toute initiative et toute invention inspirées par l’Esprit. La communauté ecclésiale, pour cette raison, oeuvrera à former ses évêques et ses prêtres, non seulement dans l’indispensable expérience ascétique et charismatique, non seulement dans l’incontournable culture patristique, mais encore dans la connaissance des plus récentes et passionnantes découvertes scientifiques. Des évêques de culture scientifique, des prêtres et des laïcs informés et compétents, seront la joie de notre siècle et du siècle qui vient et de toute conscience loyalement inspirée qui interroge, qui s’interroge, parfois avec angoisse, sur le sens et le contenu de ce monde et de sa propre existence. Au Père des lumières soit, avec son Verbe et son Esprit, gloire et louange, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles !
Archiprêtre Marc-Antoine Costa de Beauregard, de la Métropole roumaine d’Europe occidentale.
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